Manger face à la mer paraît être la chose la plus niçoise du monde. C'est en réalité une invention récente — et ça explique pourquoi le bord de mer est aussi le terrain le plus piégé de la ville.
Une heure de l'après-midi en juillet, sur les galets. D'un côté, les transats alignés d'une plage privée et une carte où la salade niçoise coûte le prix d'un repas complet ailleurs. De l'autre, des familles installées sur une serviette, un sandwich enroulé dans du papier, des pêches dans un sac. Les deux mangent « les pieds dans l'eau ». Une seule des deux options a été conçue pour ça.
La plage n'a pas toujours été un lieu de plaisir
Il faut d'abord se débarrasser d'une image. Nice ne s'est pas construite comme une station d'été : elle s'est construite comme une station d'hiver. C'est même à ce titre que son patrimoine urbain est aujourd'hui inscrit à l'UNESCO — la ville de la villégiature d'hiver de riviera.
Au XVIIIe siècle, les aristocrates britanniques viennent y passer la mauvaise saison pour une raison qui n'a rien de balnéaire : le climat. L'écrivain écossais Tobias Smollett débarque à l'hiver 1763 pour soigner ses poumons. On ne vient pas bronzer, on vient guérir — et quand on se baigne, c'est sur prescription. Le bain de mer est un traitement, pas un loisir.
Le fameux chemin du bord de mer naît dans ce contexte, et pour une raison qu'on oublie souvent : une crise agricole. En 1822, le révérend Lewis Way lance une souscription parmi les hivernants anglais pour financer un chemin le long du rivage, et donner du travail aux Niçois pendant la saison creuse. On l'appellera le Camin dei Ingles — la future Promenade des Anglais.
La suite se lit dans les archives : d'abord des établissements de bains pour les hivernants, puis des plages aménagées pour les estivants. La baignade d'été comme plaisir de masse ne s'impose vraiment qu'après la Seconde Guerre mondiale. Autrement dit : déjeuner face à la mer, à Nice, c'est une coutume qui a à peine soixante-dix ans. Il n'existe pas de grande tradition culinaire du front de mer niçois, tout simplement parce qu'il n'y en a pas eu le temps.
Pourquoi le bord de mer se trompe si souvent
Ce n'est pas une question de malhonnêteté, c'est une question d'équation. Un établissement de plage travaille sur trois mois, paie une concession, monte et démonte tout chaque année, et fait face à une clientèle de passage qui ne reviendra pas. Dans ces conditions, le volume rapporte plus que la réputation. C'est mécanique.
D'où quelques signaux fiables, qui valent partout mais surtout ici. Une carte courte qui change dans la saison indique une cuisine qui achète ce qu'elle trouve ; un menu-catalogue plastifié avec photos indique un congélateur. Le poisson entier vendu au poids, qu'on vous montre avant de le cuire, est bon signe — le filet anonyme à prix fixe, beaucoup moins. Regardez aussi qui est attablé : un service où l'on entend parler niçois et où des habitués saluent le patron ne trompe pas.
Et il y a une astuce d'horaire que les locaux pratiquent sans le dire : la plage coûte beaucoup moins cher à l'heure de l'apéritif qu'à l'heure du déjeuner. Même vue, même mer, addition divisée.
Ce que la mer met vraiment dans l'assiette
L'autre malentendu concerne le contenu. On imagine des plateaux de fruits de mer ; la cuisine de la mer niçoise est à l'opposé — frugale, née d'une pêche côtière modeste. Les poissons de roche, trop osseux pour être servis tels quels, partaient à la soupe, passée et servie avec la rouille. La petite friture se mangeait entière, à la main, salée à la sortie de l'huile. Un poisson grillé entier, un filet d'huile d'olive, un citron : c'est ça, le répertoire.
Même la salade niçoise, devenue le plat-réflexe des cartes de plage, obéit à une logique qu'on a largement oubliée : à l'origine, rien n'y est cuit. C'est une salade de légumes crus d'été, pas un plat composé où l'on empile pommes de terre et haricots verts. Quand on vous la sert tiède et chargée, on vous sert autre chose — souvent bon, mais autre chose.
Le vrai déjeuner de plage existe : c'est le pan-bagnat
S'il fallait désigner un plat conçu pour être mangé sur des galets, ce serait celui-là. Le pan-bagnat, c'est un pain rond dont la mie s'imprègne d'huile d'olive et du jus des tomates — son nom veut dire « pain baigné ». Rien n'y est cuit, donc rien ne se dégrade à la chaleur. Il se transporte enroulé dans du papier. Et surtout, il ne s'abîme pas en attendant : il s'améliore, le temps que le pain boive. C'est probablement le seul sandwich au monde qu'on a intérêt à préparer une heure avant de le manger.
À côté, la pissaladière tient très bien le voyage, se mange froide ou tiède et se coupe en parts. Quelques fruits d'été — figues, pêches, abricots — finissent le repas sans matériel.
Une seule mise en garde, contre un conseil qu'on lit partout : n'emportez pas de socca à la plage. La socca ne survit pas au trajet. Elle se mange brûlante, dans les minutes qui suivent la sortie du four, debout devant la plaque — refroidie, elle devient molle et coriace. C'est un plaisir de rue, pas un plaisir de pique-nique.
Au fond, le luxe du bord de mer niçois n'a jamais été dans le transat. Il est dans une tomate qui a du goût, un pain qui a bu la bonne huile, et le fait d'être assis face à la baie des Anges au bon moment de la journée. Le reste est du décor — et le décor, ici, est déjà gratuit.
Huit kilomètres de galets s'étirent de Castel à Carras, en alternance de plages publiques et de concessions privées. Prévoyez des chaussures qui tiennent : ici, on ne marche pas sur du sable.