Trois noms de cépages, et une révélation : ce sont les papiers d'identité du vignoble niçois, et ils sont rédigés en italien. L'appellation elle-même a fini par l'écrire dans ses propres documents.
On peut très bien boire un Bellet sans connaître ces trois mots. Mais ils expliquent deux choses à la fois : le goût qu'on a dans le verre, et l'histoire d'une ville qui n'est française que depuis 1860. Rarement la botanique aura raconté aussi bien la géopolitique.
Le rolle, qui s'appelle aussi vermentino, pigato et favorita
Commençons par le cépage des blancs, et par un fait qui déroute toujours : c'est la même variété sous quatre noms. Les analyses ADN l'ont établi — le rolle de Provence, le vermentino de Ligurie, de Sardaigne, de Toscane et de Corse, le pigato ligure et la favorita piémontaise sont un seul et même raisin. Les synonymes sont d'ailleurs officiels : en France, la variété peut se nommer rolle, garbesso ou vermentinu ; en Italie, favorita ou pigato.
Son origine, en revanche, reste discutée. Certains la font venir d'Espagne par Madère, d'autres d'Italie, d'autres encore du Proche-Orient via la Grèce. Ce qui est sûr, c'est qu'on la mentionne en Ligurie dès le XIVe siècle. Autrement dit : ce raisin tournait autour du golfe de Gênes bien avant que les frontières actuelles existent.
Dans le verre, il donne des blancs secs, tendus, avec des agrumes, des fleurs blanches, parfois une note d'herbe aromatique — fenouil, basilic — et cette finale légèrement saline qui fait sa signature. On y trouve souvent l'amande fraîche ; avec quelques années, il développe des notes de brioche et de noisette. Sur un poisson grillé, un aïoli, des coquillages ou une salade niçoise, c'est un accord évident.
Et voilà le détail savoureux : à Bellet, c'est le nom italien qui a gagné. Le mot vermentino a pris le pas sur rolle dans l'usage local, au point de figurer dans les documents officiels de l'appellation. Un vignoble français qui désigne son cépage phare par son nom italien, cela ne s'invente pas.
Le braquet, ce rouge qui refuse de colorer
Passons aux noirs, et au plus étrange des deux. Le braquet est attesté à Bellet dès le XVIIIe siècle — il porte aussi le nom d'une vieille famille du cru — et beaucoup le considèrent identique au brachetto, très répandu dans le Piémont. Encore l'Italie.
Sa particularité est presque un défaut, sur le papier : il colore mal. Peu d'anthocyanes dans la peau, peu de tanins, un corps léger. Un vinificateur qui cherche un rouge dense et charpenté n'en voudrait pas. En revanche, il est franchement parfumé : la violette d'abord, souvent la fraise des bois, parfois le genêt.
Cette faiblesse est donc exactement sa valeur. Pour un rosé, un cépage qui ne donne pas de couleur mais beaucoup d'arôme est un cadeau : on obtient un vin pâle et pourtant expressif, un rosé d'arômes plutôt que de teinte. En rouge, il produit des vins fins et floraux, aux antipodes de la puissance recherchée par le marché — ce qui explique en partie qu'il ait presque disparu ailleurs. On n'en compte qu'une poignée d'hectares en France, essentiellement autour de Nice.
La folle noire, la capricieuse
Son nom niçois est fuella nera, et ça reste la même plante que la folle noire. Quant à l'adjectif, il n'est pas poétique : on l'appelle « folle » pour son rendement erratique, généreux une année, avare la suivante, sans qu'on puisse vraiment le prévoir. Pour un domaine de trois hectares, c'est une loterie annuelle.
Elle apporte précisément ce que le braquet ne sait pas donner : de la couleur, de la structure, une trame tannique, des notes poivrées et épicées, et la capacité de vieillir. C'est elle qui domine largement les surfaces de rouge à Bellet.
Tout le secret de l'appellation tient dans cet attelage : la fuella pour la charpente, le braquet pour le parfum. L'une donne le squelette, l'autre le visage. Aucune des deux, seule, ne ferait un vin complet — et c'est bien pour ça que le cahier des charges impose qu'elles forment l'essentiel de l'assemblage, le grenache et le cinsault ne venant qu'en appoint.
Ce que ces trois noms racontent
Reprenons : vermentino, brachetto, fuella nera. Trois noms italiens ou niçois, pour un vignoble situé à l'intérieur d'une commune française. Ce n'est pas un hasard, c'est un vestige. Nice a appartenu à la maison de Savoie puis au royaume de Sardaigne jusqu'en 1860 — et la vigne, elle, n'a jamais changé de camp.
Le plus troublant, c'est que la parenté n'est pas seulement culturelle : elle est génétique. Un Bellet blanc et un pigato de Ligurie sont faits du même raisin, séparés par une ligne administrative que la plante ignore. On peut goûter les deux côte à côte et suivre, verre en main, une histoire que les manuels racontent en cent pages.
Pourquoi garder des cépages aussi peu rentables
La question mérite d'être posée franchement. Ces trois cépages cumulent tous les défauts commerciaux : des rendements bas et plafonnés, un caractère capricieux, et surtout des noms que personne ne cherche. Aucun consommateur au monde n'entre chez son caviste en demandant une fuella nera.
Les vignerons de Bellet auraient donc pu faire ce que tant d'autres ont fait : arracher et replanter des variétés internationales, reconnaissables, faciles à vendre. Ils ne l'ont pas fait, ou très peu. Ce choix n'a rien de rationnel sur un tableau Excel — il n'a de sens que si l'on considère qu'un vin doit d'abord dire d'où il vient.
C'est pour cette raison qu'il faut goûter ces vins pendant qu'ils existent. Ils ne sont pas rares par marketing : ils sont rares parce qu'une poignée de gens continuent à cultiver des plantes difficiles, aux noms imprononçables pour le marché, sur cinquante hectares que la ville regarde depuis longtemps avec envie.
Pour saisir la différence en une soirée, ouvrez un Bellet blanc à côté d'un vermentino de Ligurie ou de Corse : même cépage, deux terroirs. Le rosé vous fera goûter le braquet, le rouge la fuella.