Les vendanges à Bellet, dans les coulisses

Cave et bouteilles de vin de Bellet lors d'une dégustation à Nice

Un millésime de Bellet se décide en quelques heures : le jour où l'on coupe, et l'heure à laquelle on coupe. Le reste n'est que la conséquence de ces deux choix. Visite dans les coulisses d'une vendange minuscule et sans droit à l'erreur.

Début septembre, sur les collines du nord-ouest niçoise, quelques équipes réduites montent dans les vignes avant le lever complet du soleil. Des cagettes, des sécateurs, presque pas de machines. Vu d'en bas, cela ressemble à une scène pittoresque. Vu de l'intérieur, c'est une course contre la montre où chaque heure compte, parce qu'ici une erreur ne se rattrape pas : il n'y a pas d'autre parcelle pour compenser.

Choisir le jour, la décision la plus lourde de l'année

On imagine que la vendange commence quand le raisin est « mûr ». En réalité, il existe plusieurs maturités, et elles n'arrivent pas en même temps. La maturité physiologique concerne l'équilibre entre le sucre qui monte et l'acidité qui descend. La maturité phénolique concerne les tanins, la peau, les pépins. La maturité aromatique, elle, décide du parfum du futur vin.

Le vigneron ne cherche donc pas la maturité : il choisit laquelle il vise, selon le vin qu'il veut faire. Et voilà le détail contre-intuitif : pour un rosé de pressurage, une légère sous-maturité donne souvent de meilleurs résultats. Pousser la maturité produit des rosés plus gras, plus vineux — exactement ce qu'on ne cherche pas dans un vin de finesse. Le rosé se ramasse donc plus tôt que le rouge, même quand il s'agit du même cépage.

À Bellet, l'altitude aide : entre deux et trois cents mètres, avec la brèche d'air entre mer et montagne, le raisin mûrit plus lentement qu'en plaine et garde son acidité. Cela laisse un peu de marge — mais chaque domaine décide seul, en goûtant les baies parcelle par parcelle et en mesurant. Personne ne donne le signal à personne.

Pourquoi tout se coupe à la main

Il y a la raison évidente : sur ces terrasses étroites, où l'on ne case parfois que six rangs, une machine à vendanger n'entre tout simplement pas. Le relief impose le geste humain.

Mais il y a une seconde raison, moins connue et plus intéressante : la cueillette à la main préserve l'intégrité de la baie. Or c'est capital. Dès qu'un grain éclate, deux choses commencent : le jus s'oxyde à l'air, et il entre en contact prolongé avec la peau, donc avec la couleur et les tanins. Pour un vin blanc ou un rosé pâle, ce sont précisément les deux phénomènes qu'on veut éviter. D'où l'usage de cagettes plutôt que de grandes bennes : dans une benne, le raisin du dessous est écrasé par le poids de celui du dessus, et la macération commence avant même d'arriver à la cave.

Ajoutez l'échelle : quelques hectares par domaine, des équipes de quelques personnes, souvent la famille et des amis. Toute la récolte d'une année passe en une poignée de jours.

La course contre la chaleur

C'est pour ça qu'on commence au petit matin. Vendanger tôt, quand il fait encore frais, est la première protection contre l'oxydation — et sur la Côte d'Azur en septembre, l'écart entre sept heures et onze heures du matin n'est pas un détail.

Le principe le plus impitoyable de toute cette affaire tient d'ailleurs en une phrase que les œnologues répètent aux petits domaines : si vous n'avez pas de système de refroidissement de la vendange, la température à laquelle vous avez récolté sera la température à laquelle le jus macérera. Autrement dit, un raisin ramassé à vingt-huit degrés arrive déjà lancé dans une direction qu'on ne pourra plus corriger. Il n'y a pas de rattrapage possible en cave pour un raisin cueilli trop chaud.

D'où la logistique : des trajets courts, des cagettes qui ne restent pas au soleil, et une cave qui tourne dès le matin.

Ce qui se joue à la cave

Arrivé au chai, le raisin destiné au rosé emprunte l'un des deux chemins possibles.

Le pressurage direct consiste à presser les grappes sans macération préalable, lentement : les peaux ne donnent qu'un rose léger, et le jus part immédiatement en fermentation. C'est la voie des rosés clairs et fins. La saignée, elle, consiste à soutirer une partie d'une cuve destinée au rouge, quelques heures après le début de la cuvaison — souvent de cinq à quinze pour cent. Elle donne des rosés plus colorés et plus structurés. Les deux techniques se pratiquent à Bellet.

Vient ensuite une étape invisible et pourtant décisive : le débourbage. On refroidit le jus — sous les dix degrés — pour que la fermentation ne démarre pas, et on laisse les particules en suspension se déposer. Un jus mal débourbé donnera des arômes herbacés et des odeurs de réduction : le vin sentira le végétal au lieu du fruit. Beaucoup de rosés décevants se ratent là, pas dans la vigne.

Puis la fermentation, en cuve inox, à basse température — en général entre quinze et vingt degrés. C'est ce qui retient les arômes variétaux, ceux qui viennent du cépage : pour un braquet, c'est exactement là que se sauve la violette. On évite le plus souvent la fermentation malolactique, qui arrondirait le vin en lui faisant perdre son acidité, et l'on ne passe pas par le bois. La mise en bouteille se fait au printemps suivant.

Non, on ne mélange pas du rouge et du blanc

Puisque nous y sommes, réglons le malentendu le plus répandu sur le rosé. Il ne s'obtient pas en mélangeant du vin rouge et du vin blanc. Cette pratique est interdite pour les vins d'appellation en Europe depuis une décision de 2009, la seule exception notable étant le champagne rosé.

La couleur d'un rosé vient uniquement de la peau des raisins noirs et du temps de contact entre cette peau et le jus. Quelques minutes de plus ou de moins, et la teinte change. Un rosé très pâle n'est donc pas un rouge dilué : c'est un vin où l'on a délibérément limité ce contact, pour garder la finesse plutôt que la puissance.

Reste la fragilité de l'ensemble, qui donne à ces vendanges leur tension particulière. L'appellation entière produit quelques centaines d'hectolitres par an. Un orage de grêle le jour où il ne faut pas, une semaine de pluie juste avant la récolte, et il n'existe aucune autre parcelle pour rattraper le coup. C'est ce qu'on boit, au fond, dans un verre de Bellet : une semaine précise d'un septembre précis, sur une cinquantaine d'hectares que la ville n'a pas encore avalés.

Les vendanges ont généralement lieu en septembre, parfois jusqu'au début d'octobre selon l'année et le cépage. Plusieurs domaines reçoivent les visiteurs, mais mieux vaut appeler avant : c'est la période la plus chargée de leur année.

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